Des idées

30/10/2008

Futurismo we need!

Fondation et Manifeste du Futurisme

Nous avions veillé toute la nuit, mes amis et moi, sous des lampes de mosquée dont les coupoles de cuivre aussi ajourées que notre âme avaient pourtant des cœurs électriques. Et tout en piétinant notre native paresse sur d'opulents tapis Persans, nous avions discuté aux frontières extrêmes de la logique et griffé le papier de démentes écritures.

Un immense orgueil. gonflait nos poitrines, à nous sentir debout tout seuls, comme des phares ou comme des sentinelles avancées, face à l'armée des étoiles ennemies, qui campent dans leurs bivouacs célestes. Seuls avec les mécaniciens dans les infernales chaufferies des grands navires, seuls avec les noirs fantômes qui fourragent dans le ventre rouge des locomotives affolées, seuls avec les ivrognes battant des ailes contre les murs!

Et nous voilà brusquement distraits par le roulement des énormes tram¬ways à double étage, qui passent sursautants, bariolés de lumières, tels les hameaux en fate que le Pô débordé ébranle tout à coup et déracine, pour les entraîner, sur les cascades et les remous d'un déluge, jusqu'à la mer.
Puis le silence s'aggrava. Comme nous écoutions la prière exténuée du vieux canal et crisser les os des palais moribonds dans leur barbe de verdure, soudain rugirent sous nos fenêtres les automobiles affamées.

- Allons, dis-je, mes amis ! Partons ! Enfin la Mythologie et l'Idéal mystique sont surpassés. Nous allons assister à la naissance du Centaure et nous verrons bientôt voler les premiers Anges ! Il faudra ébranler les portes de la vie pour en essayer les gonds et les verrous !... Partons! Voilà bien le pre¬mier soleil levant sur la terre !... Rien n'égale la splendeur de son épée rouge qui s'escrime pour la première fois, dans nos ténèbres millénaires.

Nous nous approchâmes des trois machines renâclantes pour flatter leur poitrail. Je m'allongeai sur la mienne comme un cadavre dans sa bière, mais je ressuscitai soudain sous le volant - couperet de guillotine - qui menaçait mon estomac.

Le grand balai de la folie nous arracha à nous-mêmes et nous poussa à travers les rues escarpées et profondes comme des torrents desséchés. Ça et là des lampes malheureuses, aux fenêtres, nous enseignaient à mépriser nos yeux mathématiques.

- Le flair, cri ai-je, le flair suffit aux fauves!…
Et nous chassions, tels de jeunes lions, la Mort au pelage noir tacheté de croix pâles, qui courait devant nous dans le vaste ciel mauve, palpable et vivant.
Et pourtant nous n avions pas de Maîtresse idéale dressant sa taille jus¬qu'aux nuages, ni de Reine cruelle à qui offrir nos cadavres tordus en bagues byzantines !... Rien pour mourir si ce n'est le désir de nous débarrasser enfin de notre trop pesant courage!
Nous allions écrasant sur le seuil des maisons les chiens de garde, qui s'aplatissaient arrondis sous nos pneus brûlants, comme un faux-col sous un fer à repasser.
La Mort amadouée me devançait à chaque virage pour m'offrir gentiment la patte, et tour à tour se couchait au ras de terre avec un bruit de mâchoires stridentes en me coulant des regards veloutés au fond des flaques.

- Sortons de la Sagesse comme d'une gangue hideuse et entrons, comme des fruits pimentés d'orgueil, dans la bouche immense et torse du vent !... Donnons-nous à manger à l'Inconnu, non par désespoir, mais simplement pour enrichir les insondables réservoirs de l'Absurde.
Comme j'avais dit ces mots, je virai brusquement sur moi-même avec l'ivresse folle des caniches qui se mordent la queue, et voilà tout à coup que deux cyclistes me désapprouvèrent, titubant devant moi ainsi que deux raison¬nements persuasifs et pourtant contradictoires. Leur ondoiement stupide discu¬tait sur mon terrain... Quel ennui! Pouah !... Je coupai court, et par dégoût, je me flanquai - vlan! - cul pardessus tête, dans un fossé...

Oh, maternel fossé, à moitié plein d'une eau vaseuse ! Fossé d'usine ! J'ai savouré a pleine bouche ta boue fortifiante qui me rappelle la sainte mamelle noire de ma nourrice soudanaise!
Comme je dressai mon corps, fangeuse et malodorante vadrouille, je sentis le fer rouge de la joie me percer délicieusement le cœur.

Une foule de pêcheurs à la ligne et de naturalistes podagres s'était ameutée d'épouvante autour du prodige. D'une âme patiente et tatillonne, ils élevèrent très haut d'énormes éperviers de fer, pour pêcher mon automobile, pareille à un grand requin embourbé. Elle émergea lentement en abandonnant dans le fossé, telles des écailles, Sa lourde carrosserie de bon sens et son capitonnage de confort.
On le croyait mort, mon bon requin, mais je le réveillai d'une seule caresse sur son dos tout-puissant, et le voilà ressuscité, courant à toute vitesse sur ses nageoires.

Alors, le visage masqué de la bonne boue des usines, pleine de scories de métal, de sueurs inutiles et de suie céleste, portant nos bras foulés en écharpe, parmi la complainte des sages pécheurs à la ligne et des naturalistes navrés, nous dictames nos premières volontés à tous les hommes vivants de la terre:

1. Nous voulons chanter l'amour du danger, l'habitude de l'énergie et de la témérité.
2. Les éléments essentiels de notre poésie seront. le courage, l'audaoe et la révolte.
3. La littérature ayant jusqu'ici magnifié l'immobilité pensive, l'extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif, l'insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing.
4. Nous déclarons que la splendeur du monde s'est enrichie d'une beauté nouvelle la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l'haleine explosive... Une automobile rugissante, qui a l'air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace.
5. Nous voulons chanter l'homme qui tient le volant, dont la tige idéale traverse la Terre, lancée elle-même sur le circuit de son orbite.
6. Il faut que le poète se dépense avec chaleur, éclat et prodigalité, pour augmenter la ferveur enthousiaste des éléments primordiaux.
7. Il n'y a plus de beauté que dans la lutte. Pas de chef-d'œuvre sans un caractère agressif. La poésie doit être un assaut violent contre les forces inconnues, pour les sommer de se coucher devant l'homme.
8. Nous sommes sur le promontoire extrême des siècles !... A quoi bon regarder derrière nous, du moment qu'il nous faut défoncer les vantaux mysté¬rieux de l'Impossible? Le Temps et l'Espace sont morts hier. Nous vivons déjà dans l'absolu, puisque nous avons déjà créé l'éternelle vitesse omniprésente.
9. Nous voulons glorifier la guerre - seule hygiène du monde, - le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles Idées qui tuent, et le mépris de la femme.
10. Nous voulons démolir les musées, les bibliothèques, combattre le moralisme, le féminisme et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires.
11. Nous chanterons les grandes foules agitées par le travail, le plaisir ou la révolte; les ressacs multicolores et polyphoniques des révolutions dans les capitales modernes; la vibration nocturne des arsenaux et des chantiers sous leurs violentes lunes électriques; les gares gloutonnes avaleuses de serpents qui fument; les usines suspendues aux nuages par les ficelles de leurs fumées; les ponts aux bonds de gymnastes lancés sur la coutellerie diabolique des fleuves ensoleillés; les paquebots aventureux flairant l'horizon; les locomotives au grand poitrail, qui piaffent sur les rails, tels d'énormes chevaux d'acier bridés de longs tuyaux, et le vol glissant des aéroplanes, dont l'hélice a des claque¬ments de drapeau et des applaudissements de foule enthousiaste.

C'est en Italie que nous lançons ce manifeste de violence culbutante et incendiaire, par lequel nous fondons aujourd'hui le Futurisme, parce que nous voulons délivrer l'Italie de Sa gangrène de professeurs, d'archéologues, de cicé¬rones et d'antiquaires.

L'Italie a été trop longtemps le grand marché des brocanteurs. Nous vou¬Ions le débarrasser des musées innombrables qui la couvrent d'innombrables cimetières.
Musées, cimetières!... Identiques vraiment dans leur sinistre coudoiement de corps qui ne se connaissent pas. Dortoirs publics où l'on dort à jamais côte à côte avec des êtres hais ou inconnus. Férocité réciproque des peintres et des sculpteurs s'entre-tuant à coups de lignes et de couleurs dans le même musée.

Qu'on y fasse une visite chaque année comme on va voir ses morts une fois par an... Nous pouvons bien l'admettre !... Qu'on dépose même des fleurs une fois par an aux pieds de la Joconde, nous le concevons !... Mais que l'on aille promener quotidiennement dans les musées nos tristesses, nos courages fragiles et notre inquiétude, nous ne l'admettons pas!.. Voulez-vous donc vous empoisonner? Voulez-vous donc pourrir?

Que peut-on bien trouver dans un vieux tableau si ce n'est la contorsion pénible de l'artiste s'efforçant de briser les barrières infranchissables à son désir d'exprimer entièrement son rêve ?
Admirer un vieux tableau c'est verser notre sensibilité dans une urne funé¬raire, au lieu de la lancer en avant par jets violents de création et d'action. Voulez-vous donc gâcher ainsi vos meilleures forces dans une admiration inutile du passé, dont vous sortez forcément épuisés, amoindris, piétinés ?
En vérité la fréquentation quotidienne des musées, des bibliothèques et des académies (ces cimetières d'efforts perdus, ces calvaires de rêves crucifiés, ces registres d'élans brisés!...) est pour les artistes ce qu'est la tutelle prolongée des parents pour des jeunes gens intelligents, ivres de leur talent et de leur volonté ambitieuse.

Pour des moribonds, des invalides et des prisonniers, passe encore. C'est peut être un baume à leurs blessures que l'admirable passé, du moment que l'avenir leur est interdit... Mais nous n'en voulons pas, nous, les jeunes, les forts et les vivants futuristes !
Viennent donc les bons incendiaires aux doigts carbonisés!... Les voici! Les voici!... Et boutez donc le feu aux rayons des bibliothèques! Détournez le cours des canaux pour inonder les caveaux des musées!... Oh qu'elles nagent à la dérive, les toiles glorieuses! A vous les pioches et les marteaux! Sapez les fondements des villes vénérables!

Les plus âgés d'entre nous ont trente ans; nous avons donc au moins dix ans pour accomplir notre tache. Quand nous aurons quarante ans, que de plus jeunes et plus vaillants que nous veuillent bien nous jeter au panier comme des manuscrits inutiles !... Ils viendront contre nous de très loin, de partout, en bondissant sur la cadence légère de leurs premiers poèmes, griffant l'air de leur' s doigts crochus, et humant, aux portes des académies, la bonne odeur de nos esprits pourrissants, déjà promis aux catacombes des bibliothèques.
Mais nous ne serons pas là. Ils nous trouveront enfin, par un nuit d'hiver, en pleine campagne, sous un triste hangar pianoté par la pluie monotone, accroupis près de nos aéroplanes trépidants, en train de chauffer nos mains sur le misérable feu que feront nos livres d'aujourd'hui flambant gaiement sous le vol étincelant de leurs images.
Ils s'ameuteront autour de nous, haletants d'angoisse et de dépit, et tous exaspérés par notre fier courage infatigable s'élanceront pour nous tuer, avec d'autant plus de haine que leur cœur sera ivre d'amour et d'admiration pour nous. Et la forte et la saine Injustice éclatera radieusement dans leurs yeux. Car l'art ne peut être que violence, cruauté et injustice.

Les plus âgés d'entre nous ont trente ans, et pourtant nous avons déjà gaspillé des trésors, des trésors de force, d'amour, de courage et d'âpre volonté, à la hâte, en délire, sans compter, à tour de bras, à perdre haleine.

Regardez-nous! Nous ne sommes pas essoufflés... Notre cœur n'a pas la moindre fatigue! Car il s'est nourri de feu, de haine et de vitesse !... Ça vous étonne? C'est que vous ne vous souvenez même pas d'avoir vécu! Debout sur la cime du monde, nous lançons encore une fois le défi aux étoiles!
Vos objections? Assez! Assez! Je les connais! C'est entendu! Nous savons bien ce que notre belle et fausse intelligence nous affirme. - Nous ne sommes, dit-elle, que le résumé et le prolongement de nos ancêtres. - Peut-être! Soit!... Qu'importe?... Mais nous ne voulons pas entendre! Gardez-vous de répéter ces mots infâmes! Levez plutôt la tête!
Debout sur la cime du monde, nous lançons encore une fois le défi aux étoiles!

Milan - Via Senato, 2


Filippo Tommaso Marinetti

16/08/2008

Small Sister

01

 

Déjà une demi-heure qu’il attendait. « Les contrôles peuvent prendre beaucoup de temps ici » dit son voisin d’attente, d’une voix monocorde. Bzzzzzit. Le scanner s’activa encore. Ogba continuait de transpirer. L’humidité de l’air augmentait encore. Une fournaise doublée d’une étuve. Soudain, la petite diode devint verte, et d’un coup, sans bruit, la porte s’ouvrit.

Une jeune femme lasse, en combinaison noire, lui fit signe de passer le sas. Lui ordonna de s’immobiliser devant elle. « Ouvrez la bouche, senior » dit la frêle vigile de seize ans à peine. Ogba, mâchoires ouvertes, se fit déposer par la fillette un minuscule buvard électronique. « Avalez, déglutissez » commanda t’elle. Sur l’écran à ses cotés, elle put vérifier la lente progression du mouchard dans le corps d’Ogba. « C’est fait, bonne visite et passez une agréable journée Misieur ».

 

02

 

Le secteur Etoile / Champs-Elysées était devenu uniquement piéton. De fait, la surveillance s’en trouvait accrue. Muhe arriva par le sas 8/47. La place de l’Etoile était noire de monde. Mais silencieuse. Depuis la construction d’une des principales entrées de la ville souterraine au pied de l’Arc de Triomphe et l’ouverture d’une gare intermodale, l’endroit avait déjà connu douze attentats suicides et deux attaques biologiques. Le quartier était constamment survolé de nanodrones de détection intégrée et parsemé de check points draconiens. Muhe le savait, en était saoulé et blasé, mais devait y passer chaque jour. Son dealer avait ses bureaux sous la Seine, niveau –12, bloc 445 ouest, et il était hors de question de ne pas lui faire un debrieffing quotidien, et de visu. Les réseaux étaient devenus de vrais passoires.

 

03

 

Ogba arriva enfin dans le centre commercial. Un panneau volant le rassura en indiquant « Silicium Elyseum Market ». Il espérait y trouver ce pourquoi il avait fait tout ce putain de voyage. L’indic lui avait bien dit, «  le système est très au point, mais il n’y a aucune vente à distance, tu comprends bien, c’est du sur-mesure et évidemment, ça doit rester discret, alors… ». Des magasins d’électroniques, indiens, chinois, brésiliens, de plus en plus aussi de viet et de thai, des bureaux de change trafiqués, des restos, des chaînes de massages érotiques, des club, des automates indicateurs, des flics en civil, des putes multicartes, des travs, des dealers. Bref, la faune habituelle.

 

04

 

La nuit tombait sur Paris. Il était déjà 17h. Les moustiques allaient arriver. Dehors, les piétons remontaient leur capuche. Les fenêtres des immeubles de la rue de la Roquette se paraient de leurs traditionnelles moustiquaires. Sur le trottoir les lampions s’allumaient. Le vent faisait virevolter les détritus de la journée et n’arrivait pas à apporter un peu de frais à cette satanée chaleur. Les néons grésillaient, les écrans s’allumaient, les rames de métro aérien se faisaient plus nombreuses sur le toit des immeubles. Les gens partaient travailler. Léopold remonta la rue en se frayant un chemin parmi les vélos, poussepousses, mendiants, poubelles, chats, chiens, gamins errants pour arriver devant la résidence de Simone.

 

05

 

Cela faisait maintenant presque cinq ans jour pour jour que le commandement européen avait pris la décision d’inverser le rythme biologique. Les gens sortaient et travaillaient la nuit, se reposaient et dormaient la journée. La productivité avait, en quelques années seulement, fait un bond considérable. La température du plein jour n’était plus supportable. La lumière trop aveuglante, les accidents trop nombreux. Perte de connaissance, agressivité, aveuglement, déshydratation. La décision avait été prise un jour de novembre, au nord de la Norvège, là où la commission européenne avait désormais installé son quartier général.

 

06

 

Au bout d’une impasse, une devanture indiquait en lettres électroluminescentes « Serguei Games Store ». Il y était. Un chien trafiqué le renifla quant il franchit le seuil, lécha avec envie ses Nike chinoises et reparti devant son écran. Un petit homme en blouse blanche et monté sur rollerblade s’approcha. « Bonjour, je suis Hector ». Ogba le suivi.

 

07

 

Muhe s’engagea dans l’ascenseur géant, lequel dix secondes plus tard le déposa au niveau –12. Il descendit dans la bousculade, héla un taxi, lui indiqua l’adresse et dix minutes plus tard salua son dealer. Moussa était grand et peu engageant. Un colosse en costume noir et système respiratoire assorti. Sa sixième overdose lui avait été quasi fatale. Il fonctionnait depuis sous assistance artificielle. Son cerveau était irrigué de sang coréen de mauvaise qualité, qui s’auto renouvelait en permanence. En résultaient de constantes sautes d’humeur qui faisaient de lui un être absolument ingérable. Mais Moussa était le dealer et Muhe son client.

 

 08

 

- « Léo ? ».

- « Oui, chérie, c’est moi ».

- « Le code ? ».

- «  Gibraltar S6 Parapluie ».

Un dépôt de salive au réceptacle de contrôle des entrées et la baie vitrée s’ouvrit pour le laisser passer.

La vue sur Paris depuis le living de Simone était étonnante. Les cheminées fumantes du onzième arrondissement, la Seine engorgée de navires de toutes tailles, les métros zébrant le ciel de la capitale, les affiches volantes, les flux de la cité étaient étourdissants depuis ce soixante deuxième étage. Simone était là à l’accueillir. Elle était belle. Il l’aimait, se courba et lui baisa la main.

 

09

 

« Je viens pour l’armure » livra Obga au vieil homme à roulettes. « Suivez moi… ». Ogba sentit l’œil des caméras le pister jusqu’au bureau du patineur ridé. « assoyez vous, je vous en prie ». L’endroit, petit, sombre, baignait dans une lueur bleue. Un banc de vieux Macintosh tapissait le fond de la pièce. Le bureau, en bois, était encombré de sacs plastiques puants. Le tout dégageait une odeur de chien sale. Deux, parfois trois nano-droïdes volants naviguaient dans cet espace réduit. 

 

10

 

« Alooors ? » émit Moussa dans un soupir de pompe biomécanique.

« Tout est OK, ça part demain de Tel Aviv ».

 

11

 

« T’as l’air crevé Léo » dit Simone.

 

12

 

L’Europe et son travail nocturne généralisé avait permis d’être raccord avec les fuseaux horaires asiatiques. Le monde fonctionnait ainsi désormais. A chaque continent sa fonction : l’Europe et ses vieux consommaient, les USA batardisés développaient, les jaunes commercialisaient et l’Afrique fabriquait. A Gibraltar, on pouvait en un instant passer de minuit à huit heures du matin. La Méditerranée était coupée en deux. Le Taylorisme devenait géographique. Quand ceux du nord passaient la journée à roupiller, les Africains exécutaient les commandes. L’Asie d’il y a soixante ans n’existait plus. Les usines avaient déménagé vers le nord du Sahel et sur les cotes, à proximité des terminaux d’export. Quelle serait la prochaine mutation ? Personne ne savait, mais pour le moment, c’était ainsi et, en fait, chacun y trouvait son compte. Pour le moment.

 

13

 

Les murs du bureau souterrain tremblaient sous les saccades du hip hop des Grands Lacs. Crier était le moindre des efforts à fournir pour espérer se faire entendre de Moussa. Muhe gueula : « LE CHARGEMENT EST SUR LA FIN. Le cargo appareille DEMAIN DE TELAVIV, il sera à Gennevilliers DANS HUIT JOURS ». « … Parfait… J’ai eu le laaabo tout à l’heure, ils sont àaa fond. La compagnie s’engraisse. On vaaa continuer à recruter dans le désert pour tenir la cadence. Nos petites oies blanches vont toutes pouvoir s’endormir comme des carpes… Ch’te jure… Caaa m’enrichit… Je les emmerde graaave… Et… J’aaadore ça… Tsssheet ! » Eructa la moitié de robot noir, sorte de Dark Vador du deal.

 

14

 

Un, deux, trois étages, et autant de portes, Ogba suivait d’un pas rapide le vieux à roulettes dans le dédale de couloirs sombres du sous-sol insalubre de sa boutique merdique. La dernière salle s’illumina à leur arrivée. Quelques rats clairvoyants en profitèrent pour se faire la malle. « Voilà, ici on est au calme ». Dit il en refermant la lourde porte métallique qui bloqua net le nano-droïde suiveur. Les contours d’une grande cave sans âge ni âme se dessinèrent sous les lueurs de diodes blanches infestées de toiles d’araignées, et livraient aux yeux éblouis d’Ogba un amoncellement de systèmes électroniques indescriptibles. Sur les murs, des étagères remplies de cartons, de paquets ouverts, de fils électriques débordants et boites de conserve éventrées. Punaisées ici et là, de vieilles affiches publicitaires vantant les mérites de telle ou telle destination de vacances plus ou moins exotiques. Cap Nord, Cashmere, Mer noire, Venezuela… La climatisation se mit en marche. Plus au fond, des mannequins en pied mais sans tête, puis, une sorte de cabine téléphonique du siècle dernier, dont l’intérieur était baigné de lueur verte.

 

15

 

« Eteins la lumière ! On va nous voir. Suis-moi ». Leurs mains se joignirent et ils se retrouvèrent dans le cagibi, coincés entre le robot domestique agrée mais éteint et les paires de chaussures de Simone. C’était dans ce minuscule espace, encombré et obscur, qu’ils pouvaient s’embrasser, nouer leur langue, dans une même envie d’union buccale et de partage d’odeurs corporelles. Depuis trente ans, il était en Europe, interdit de s’embrasser et évidemment plus. Du moins, entre deux personnes non mariées. Deux personnes montrant des signes d’affection sans posséder de tatouages d’alliances électroniques étaient passibles d’électrocution à distance. Officiellement le cagibi de Simone, bien que blindé, n’existait pas. Une chance, et un inconfort. Ils n’avaient jamais baisé que debout, et dans le noir.

 

16

 

Paris grésillait, transpirait, mais était régulé. Déjà onze heures du soir et le thermomètre stagnait désespérément sur trente neuf degrés. L’activité battait son plein, les bureaux bourdonnaient. La mise en conformité se faisait au fur et à mesure avec le Plan Mondial de Développement Durable Approuvé (PMDDA). Lequel avait en plus évidemment pris du retard avec le planning initial. Avenues et boulevards étaient pour là plupart consacrés aux déplacements non motorisés ou sinon collectifs. Les voies aériennes dédiées aux véhicules particuliers et les sous sols laissés au reste, au tout venant. Animaux, pauvres et services divers. Le tout s’étageait à présent sur un peu plus de cinquante niveaux d’accès public. Les secteurs historiques étaient par décret toujours préservés, bien que, pour d’évidentes raisons économiques Notre Dame et le Sacré Cœur, la Tour Eiffel et les gratte-ciels début du siècle étaient à présent infestés de méga panneaux à led et écrans plasma.

 

17

 

Moussa, malgré toutes les critiques que l’on pouvait faire de lui, était du genre malin. Elevé dans les guettos de Lyon, habitué des prisons d’outre mer, formé par les bas fonds, il était fondamentalement un malfrat. Grand, lourd, massif, noir, élégant, plein d’humour mais handicapé. Lors du Reverse day, le jour de la bascule européenne travail nocturne - repos diurne, il flaira l’idée que les gens auraient besoin d’une aide dans leur bascule biologique. Il ne s’agissait pas d’un vulgaire jetlag de retour de vacances, mais bel et bien du bouleversement profond de l’horloge biologique de sept cent millions de personnes. Les enfants suivaient leur cours de vingt et une heures à cinq heures du matin, les employés, cadres, commerçants, l’administration, en fait tout un continent devait s’habituait à l’idée que le coucher de soleil allait signifier à tous l’heure de partir au charbon. Au début, les forces allaient forcément manquaient à tous. Le nombre de suicide dans cette année 2053 ne fut d’ailleurs même pas rendu public. Il s’agissait d’un chiffre totalement obscène et longtemps gardé secret. Alors Moussa intervint.

 

18

 

« D’où venez-vous ? » s’enquit le vieil Hector. « Addis Abbeba. Je vous ai mailé une demande de protocole la semaine dernière. J’ai reçu votre réponse positive, c’est pourquoi je suis ici aujourd’hui ».  « Rappelez moi votre format cher… ? » « Ogba ». Le Serguei Games Store était se que l’on appelle une façade fantôme. Ogba n’avait pas fait tout le voyage pour ramener des jeux vidéos. Non. Mais une armure. Une armure, de nos jours, consistait en fait en une modification génétique permettant de devenir totalement transparent et invisible aux multiples contrôles quotidiens imposés par les états, entreprises, et autres substituts du pouvoir contemporain. Bien sur la prestation était hors de prix, évidemment elle était illégale. Mais oh combien avantageuse. Le vieillard possédait une expertise rare et savait faire valoir ses services.  « Mon format ? » « N 04, pour les détails, tout est sur la fiche » Répondit Ogba dégoulinant, fébrile, anxieux et impatient.

 

19

 

Ses mains s’en allèrent aux chairs intimes de Simone. Leur petite cellule annonçait la liberté. De mot point. Des sens, juste. Il commençait à la connaître, elle par la même. A mesure, sa géographie se dévoilait telle une baie où fleurait bon l’abri. Elle aimait les caresses et se laissait submerger par la douceur de la peau cent pour cent naturelle de Léo. Ondulés, fins, noirs, longs et soyeux, ses cheveux s’emmêlèrent sous les doigts d’araignées. Ses yeux, d’un vif trait tracé, couleur lagon et encore plus profond qu’un abysse, disparurent sous de fines paupières, conquise à l’effet d’une impatiente béatitude. Son, ses mamelons, allèrent pointer jusqu’à l’acier. Sa nuque frémit, sa colonne se raidit à la douceur des paumes, elle se contractait en s’abandonnant, son désir gonflait, son envie perlait. Ses fesses courbes comme une antique 2CV Citroën, son museau de constante effrontée admit l’abandon et toute entière elle se laissa aller au plus sauvage des rodéos. Blanche mais racée, batarde inavouée, ainsi joui Simone, au soixante deuxième étage de la rue Sedaine du onzième arrondissement du soixante quinze élargi. Dans un cagibi minuscule, entre un robot ménager agréablement déconnecté et une pile de pulls d’hiver qui ne viendrait plus.


TT9

30/05/2008

Carnet d'habitation

NOUS HABITIONS ICI IL Y A 150 ANS

     **** *    *** *    *     * 

**         **       *          *

  **     *   *        *     *   *

      *                 * *   * 

   *   *     *                  *

         *      *   *            

  *                              

*           *              *   *

*         *                     

                                 

     *                *         

        * *    * * *            

J'y pense depuis très longtemps.

Vous savez, en voyage, à l'étranger, lorsque vous arrivez pour louer une chambre dans un hotel ou guesthouse, on vous demande de signer un registre en indiquant votre nom, nationalité et temps d'occupation. Vous pouvez ainsi constater que le monde entier est déjà venu dans votre chambre !

Et bien, pourquoi ne pas transposer cela pour les occupants d'habitations privées ?

Lors de la construction de la maison ou de l'appartement, un petit tiroir spécialement conçu pourrait abriter un cahier destiné à témoigner dans le temps de qui furent les occupants d'un même lieu.
Chaque nouvel occupant inscrirait qui il est, ce qu'il fait, si c'est une famille, et l'époque dans laquelle il vit. Un témoignage se créerait ainsi au fil du temps, des décennies et pourquoi pas des siècles, de qui habitait avant, là, à l'endroit où j'habite. Des roturiers, de jeunes couples, une famille d'aristos déchus, des expatriés italiens, de vieux retraités, un banquier, un pompier, un serial killer, une danseuse de cirque.

Pas forcément un journal de bord, mais juste un carnet, un carnet d'habitation, un peu caché, comme le secret de la maison, mais au moins savoir qui, combien, quoi. Juste comme ça, un geste gratuit, pour le futur, pour l'histoire.

*

Google Home

MES CHAUSSETTES ?

*  ***   *  *   

*               

  *    *** ** * *

      *         

  *     **    * 

    *      **   

*      *         

*        *  *  *

                

                

     *          *

A quand un moteur de recherche domestique pour rapidement trouver ce que l'on passe 15 mn à chercher chez soi ?

AddThis Social Bookmark Button
Ma Photo
Blog powered by TypePad