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Nous avions veillé toute la nuit, mes amis et moi,
sous des lampes de mosquée dont les coupoles de cuivre aussi ajourées
que notre âme avaient pourtant des cœurs électriques. Et tout en
piétinant notre native paresse sur d'opulents tapis Persans, nous
avions discuté aux frontières extrêmes de la logique et griffé le
papier de démentes écritures.
Un immense orgueil. gonflait nos poitrines, à nous sentir debout
tout seuls, comme des phares ou comme des sentinelles avancées, face à
l'armée des étoiles ennemies, qui campent dans leurs bivouacs célestes.
Seuls avec les mécaniciens dans les infernales chaufferies des grands
navires, seuls avec les noirs fantômes qui fourragent dans le ventre
rouge des locomotives affolées, seuls avec les ivrognes battant des
ailes contre les murs!
Et nous voilà brusquement distraits par le roulement des énormes
tram¬ways à double étage, qui passent sursautants, bariolés de
lumières, tels les hameaux en fate que le Pô débordé ébranle tout à
coup et déracine, pour les entraîner, sur les cascades et les remous
d'un déluge, jusqu'à la mer.
Puis le silence s'aggrava. Comme nous écoutions la prière exténuée
du vieux canal et crisser les os des palais moribonds dans leur barbe
de verdure, soudain rugirent sous nos fenêtres les automobiles
affamées.
- Allons, dis-je, mes amis ! Partons ! Enfin la Mythologie et
l'Idéal mystique sont surpassés. Nous allons assister à la naissance du
Centaure et nous verrons bientôt voler les premiers Anges ! Il faudra
ébranler les portes de la vie pour en essayer les gonds et les verrous
!... Partons! Voilà bien le pre¬mier soleil levant sur la terre !...
Rien n'égale la splendeur de son épée rouge qui s'escrime pour la
première fois, dans nos ténèbres millénaires.
Nous nous approchâmes des trois machines renâclantes pour flatter
leur poitrail. Je m'allongeai sur la mienne comme un cadavre dans sa
bière, mais je ressuscitai soudain sous le volant - couperet de
guillotine - qui menaçait mon estomac.
Le grand balai de la folie nous arracha à nous-mêmes et nous
poussa à travers les rues escarpées et profondes comme des torrents
desséchés. Ça et là des lampes malheureuses, aux fenêtres, nous
enseignaient à mépriser nos yeux mathématiques.
- Le flair, cri ai-je, le flair suffit aux fauves!…
Et nous chassions, tels de jeunes lions, la Mort au pelage noir
tacheté de croix pâles, qui courait devant nous dans le vaste ciel
mauve, palpable et vivant.
Et pourtant nous n avions pas de Maîtresse idéale dressant sa
taille jus¬qu'aux nuages, ni de Reine cruelle à qui offrir nos cadavres
tordus en bagues byzantines !... Rien pour mourir si ce n'est le désir
de nous débarrasser enfin de notre trop pesant courage!
Nous allions écrasant sur le seuil des maisons les chiens de
garde, qui s'aplatissaient arrondis sous nos pneus brûlants, comme un
faux-col sous un fer à repasser.
La Mort amadouée me devançait à chaque virage pour m'offrir
gentiment la patte, et tour à tour se couchait au ras de terre avec un
bruit de mâchoires stridentes en me coulant des regards veloutés au
fond des flaques.
- Sortons de la Sagesse comme d'une gangue hideuse et entrons,
comme des fruits pimentés d'orgueil, dans la bouche immense et torse du
vent !... Donnons-nous à manger à l'Inconnu, non par désespoir, mais
simplement pour enrichir les insondables réservoirs de l'Absurde.
Comme j'avais dit ces mots, je virai brusquement sur moi-même avec
l'ivresse folle des caniches qui se mordent la queue, et voilà tout à
coup que deux cyclistes me désapprouvèrent, titubant devant moi ainsi
que deux raison¬nements persuasifs et pourtant contradictoires. Leur
ondoiement stupide discu¬tait sur mon terrain... Quel ennui! Pouah !...
Je coupai court, et par dégoût, je me flanquai - vlan! - cul pardessus
tête, dans un fossé...
Oh, maternel fossé, à moitié plein d'une eau vaseuse ! Fossé
d'usine ! J'ai savouré a pleine bouche ta boue fortifiante qui me
rappelle la sainte mamelle noire de ma nourrice soudanaise!
Comme je dressai mon corps, fangeuse et malodorante vadrouille, je
sentis le fer rouge de la joie me percer délicieusement le cœur.
Une foule de pêcheurs à la ligne et de naturalistes podagres
s'était ameutée d'épouvante autour du prodige. D'une âme patiente et
tatillonne, ils élevèrent très haut d'énormes éperviers de fer, pour
pêcher mon automobile, pareille à un grand requin embourbé. Elle
émergea lentement en abandonnant dans le fossé, telles des écailles, Sa
lourde carrosserie de bon sens et son capitonnage de confort.
On le croyait mort, mon bon requin, mais je le réveillai d'une
seule caresse sur son dos tout-puissant, et le voilà ressuscité,
courant à toute vitesse sur ses nageoires.
Alors, le visage masqué de la bonne boue des usines, pleine de
scories de métal, de sueurs inutiles et de suie céleste, portant nos
bras foulés en écharpe, parmi la complainte des sages pécheurs à la
ligne et des naturalistes navrés, nous dictames nos premières volontés
à tous les hommes vivants de la terre:
1. Nous voulons chanter l'amour du danger, l'habitude de l'énergie et de la témérité.
2. Les éléments essentiels de notre poésie seront. le courage, l'audaoe et la révolte.
3. La littérature ayant jusqu'ici magnifié l'immobilité pensive,
l'extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif,
l'insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle
et le coup de poing.
4. Nous déclarons que la splendeur du monde s'est enrichie d'une
beauté nouvelle la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec
son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l'haleine
explosive... Une automobile rugissante, qui a l'air de courir sur de la
mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace.
5. Nous voulons chanter l'homme qui tient le volant, dont la tige
idéale traverse la Terre, lancée elle-même sur le circuit de son
orbite.
6. Il faut que le poète se dépense avec chaleur, éclat et
prodigalité, pour augmenter la ferveur enthousiaste des éléments
primordiaux.
7. Il n'y a plus de beauté que dans la lutte. Pas de chef-d'œuvre
sans un caractère agressif. La poésie doit être un assaut violent
contre les forces inconnues, pour les sommer de se coucher devant
l'homme.
8. Nous sommes sur le promontoire extrême des siècles !... A quoi
bon regarder derrière nous, du moment qu'il nous faut défoncer les
vantaux mysté¬rieux de l'Impossible? Le Temps et l'Espace sont morts
hier. Nous vivons déjà dans l'absolu, puisque nous avons déjà créé
l'éternelle vitesse omniprésente.
9. Nous voulons glorifier la guerre - seule hygiène du monde, - le
militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les
belles Idées qui tuent, et le mépris de la femme.
10. Nous voulons démolir les musées, les bibliothèques, combattre
le moralisme, le féminisme et toutes les lâchetés opportunistes et
utilitaires.
11. Nous chanterons les grandes foules agitées par le travail, le
plaisir ou la révolte; les ressacs multicolores et polyphoniques des
révolutions dans les capitales modernes; la vibration nocturne des
arsenaux et des chantiers sous leurs violentes lunes électriques; les
gares gloutonnes avaleuses de serpents qui fument; les usines
suspendues aux nuages par les ficelles de leurs fumées; les ponts aux
bonds de gymnastes lancés sur la coutellerie diabolique des fleuves
ensoleillés; les paquebots aventureux flairant l'horizon; les
locomotives au grand poitrail, qui piaffent sur les rails, tels
d'énormes chevaux d'acier bridés de longs tuyaux, et le vol glissant
des aéroplanes, dont l'hélice a des claque¬ments de drapeau et des
applaudissements de foule enthousiaste.
C'est en Italie que nous lançons ce manifeste de violence
culbutante et incendiaire, par lequel nous fondons aujourd'hui le
Futurisme, parce que nous voulons délivrer l'Italie de Sa gangrène de
professeurs, d'archéologues, de cicé¬rones et d'antiquaires.
L'Italie a été trop longtemps le grand marché des brocanteurs.
Nous vou¬Ions le débarrasser des musées innombrables qui la couvrent
d'innombrables cimetières.
Musées, cimetières!... Identiques vraiment dans leur sinistre
coudoiement de corps qui ne se connaissent pas. Dortoirs publics où
l'on dort à jamais côte à côte avec des êtres hais ou inconnus.
Férocité réciproque des peintres et des sculpteurs s'entre-tuant à
coups de lignes et de couleurs dans le même musée.
Qu'on y fasse une visite chaque année comme on va voir ses morts
une fois par an... Nous pouvons bien l'admettre !... Qu'on dépose même
des fleurs une fois par an aux pieds de la Joconde, nous le concevons
!... Mais que l'on aille promener quotidiennement dans les musées nos
tristesses, nos courages fragiles et notre inquiétude, nous ne
l'admettons pas!.. Voulez-vous donc vous empoisonner? Voulez-vous donc
pourrir?
Que peut-on bien trouver dans un vieux tableau si ce n'est la
contorsion pénible de l'artiste s'efforçant de briser les barrières
infranchissables à son désir d'exprimer entièrement son rêve ?
Admirer un vieux tableau c'est verser notre sensibilité dans une
urne funé¬raire, au lieu de la lancer en avant par jets violents de
création et d'action. Voulez-vous donc gâcher ainsi vos meilleures
forces dans une admiration inutile du passé, dont vous sortez forcément
épuisés, amoindris, piétinés ?
En vérité la fréquentation quotidienne des musées, des
bibliothèques et des académies (ces cimetières d'efforts perdus, ces
calvaires de rêves crucifiés, ces registres d'élans brisés!...) est
pour les artistes ce qu'est la tutelle prolongée des parents pour des
jeunes gens intelligents, ivres de leur talent et de leur volonté
ambitieuse.
Pour des moribonds, des invalides et des prisonniers, passe
encore. C'est peut être un baume à leurs blessures que l'admirable
passé, du moment que l'avenir leur est interdit... Mais nous n'en
voulons pas, nous, les jeunes, les forts et les vivants futuristes !
Viennent donc les bons incendiaires aux doigts carbonisés!... Les
voici! Les voici!... Et boutez donc le feu aux rayons des
bibliothèques! Détournez le cours des canaux pour inonder les caveaux
des musées!... Oh qu'elles nagent à la dérive, les toiles glorieuses! A
vous les pioches et les marteaux! Sapez les fondements des villes
vénérables!
Les plus âgés d'entre nous ont trente ans; nous avons donc au
moins dix ans pour accomplir notre tache. Quand nous aurons quarante
ans, que de plus jeunes et plus vaillants que nous veuillent bien nous
jeter au panier comme des manuscrits inutiles !... Ils viendront contre
nous de très loin, de partout, en bondissant sur la cadence légère de
leurs premiers poèmes, griffant l'air de leur' s doigts crochus, et
humant, aux portes des académies, la bonne odeur de nos esprits
pourrissants, déjà promis aux catacombes des bibliothèques.
Mais nous ne serons pas là. Ils nous trouveront enfin, par un nuit
d'hiver, en pleine campagne, sous un triste hangar pianoté par la pluie
monotone, accroupis près de nos aéroplanes trépidants, en train de
chauffer nos mains sur le misérable feu que feront nos livres
d'aujourd'hui flambant gaiement sous le vol étincelant de leurs images.
Ils s'ameuteront autour de nous, haletants d'angoisse et de dépit,
et tous exaspérés par notre fier courage infatigable s'élanceront pour
nous tuer, avec d'autant plus de haine que leur cœur sera ivre d'amour
et d'admiration pour nous. Et la forte et la saine Injustice éclatera
radieusement dans leurs yeux. Car l'art ne peut être que violence,
cruauté et injustice.
Les plus âgés d'entre nous ont trente ans, et pourtant nous avons
déjà gaspillé des trésors, des trésors de force, d'amour, de courage et
d'âpre volonté, à la hâte, en délire, sans compter, à tour de bras, à
perdre haleine.
Regardez-nous! Nous ne sommes pas essoufflés... Notre cœur n'a pas
la moindre fatigue! Car il s'est nourri de feu, de haine et de vitesse
!... Ça vous étonne? C'est que vous ne vous souvenez même pas d'avoir
vécu! Debout sur la cime du monde, nous lançons encore une fois le défi
aux étoiles!
Vos objections? Assez! Assez! Je les connais! C'est entendu! Nous
savons bien ce que notre belle et fausse intelligence nous affirme. -
Nous ne sommes, dit-elle, que le résumé et le prolongement de nos
ancêtres. - Peut-être! Soit!... Qu'importe?... Mais nous ne voulons pas
entendre! Gardez-vous de répéter ces mots infâmes! Levez plutôt la
tête!
Debout sur la cime du monde, nous lançons encore une fois le défi aux étoiles!
Déjà une demi-heure qu’il
attendait. « Les contrôles peuvent prendre beaucoup de temps ici »
dit son voisin d’attente, d’une voix monocorde. Bzzzzzit. Le scanner s’activa
encore. Ogba continuait de transpirer. L’humidité de l’air augmentait encore.
Une fournaise doublée d’une étuve. Soudain, la petite diode devint verte, et
d’un coup, sans bruit, la porte s’ouvrit.
Une jeune femme lasse, en
combinaison noire, lui fit signe de passer le sas. Lui ordonna de s’immobiliser
devant elle. « Ouvrez la bouche, senior » dit la frêle vigile de
seize ans à peine. Ogba, mâchoires ouvertes, se fit déposer par la fillette un
minuscule buvard électronique. « Avalez, déglutissez » commanda
t’elle. Sur l’écran à ses cotés, elle put vérifier la lente progression du
mouchard dans le corps d’Ogba. « C’est fait, bonne visite et passez une
agréable journée Misieur ».
02
Le secteur Etoile /
Champs-Elysées était devenu uniquement piéton. De fait, la surveillance s’en
trouvait accrue. Muhe arriva par le sas 8/47. La place de l’Etoile était noire
de monde. Mais silencieuse. Depuis la construction d’une des principales
entrées de la ville souterraine au pied de l’Arc de Triomphe et l’ouverture
d’une gare intermodale, l’endroit avait déjà connu douze attentats suicides et
deux attaques biologiques. Le quartier était constamment survolé de nanodrones de détection intégrée et parsemé
de check points draconiens. Muhe le savait, en était saoulé et blasé, mais
devait y passer chaque jour. Son dealer avait ses bureaux sous la Seine, niveau
–12, bloc 445 ouest, et il était hors de question de ne pas lui faire un
debrieffing quotidien, et de visu. Les réseaux étaient devenus de vrais
passoires.
03
Ogba arriva enfin dans le centre
commercial. Un panneau volant le rassura en indiquant « Silicium Elyseum
Market ». Il espérait y trouver ce pourquoi il avait fait tout ce putain
de voyage. L’indic lui avait bien dit, « le système est très au point,
mais il n’y a aucune vente à distance, tu comprends bien, c’est du sur-mesure
et évidemment, ça doit rester discret, alors… ». Des magasins
d’électroniques, indiens, chinois, brésiliens, de plus en plus aussi de viet et
de thai, des bureaux de change trafiqués, des restos, des chaînes de massages
érotiques, des club, des automates indicateurs, des flics en civil, des putes
multicartes, des travs, des dealers. Bref, la faune habituelle.
04
La nuit tombait sur Paris. Il
était déjà 17h. Les moustiques allaient arriver. Dehors, les piétons
remontaient leur capuche. Les fenêtres des immeubles de la rue de la Roquette
se paraient de leurs traditionnelles moustiquaires. Sur le trottoir les
lampions s’allumaient. Le vent faisait virevolter les détritus de la journée et
n’arrivait pas à apporter un peu de frais à cette satanée chaleur. Les néons
grésillaient, les écrans s’allumaient, les rames de métro aérien se faisaient
plus nombreuses sur le toit des immeubles. Les gens partaient travailler. Léopold
remonta la rue en se frayant un chemin parmi les vélos, poussepousses,
mendiants, poubelles, chats, chiens, gamins errants pour arriver devant la
résidence de Simone.
05
Cela faisait maintenant presque
cinq ans jour pour jour que le commandement européen avait pris la décision
d’inverser le rythme biologique. Les gens sortaient et travaillaient la nuit,
se reposaient et dormaient la journée. La productivité avait, en quelques
années seulement, fait un bond considérable. La température du plein jour
n’était plus supportable. La lumière trop aveuglante, les accidents trop
nombreux. Perte de connaissance, agressivité, aveuglement, déshydratation. La
décision avait été prise un jour de novembre, au nord de la Norvège, là où la
commission européenne avait désormais installé son quartier général.
06
Au bout d’une impasse, une
devanture indiquait en lettres électroluminescentes « Serguei Games Store ».
Il y était. Un chien trafiqué le renifla quant il franchit le seuil, lécha avec
envie ses Nike chinoises et reparti devant son écran. Un petit homme en blouse
blanche et monté sur rollerblade s’approcha. « Bonjour, je suis
Hector ». Ogba le suivi.
07
Muhe s’engagea dans l’ascenseur
géant, lequel dix secondes plus tard le déposa au niveau –12. Il descendit dans
la bousculade, héla un taxi, lui indiqua l’adresse et dix minutes plus tard
salua son dealer. Moussa était grand et peu engageant. Un colosse en costume
noir et système respiratoire assorti. Sa sixième overdose lui avait été quasi
fatale. Il fonctionnait depuis sous assistance artificielle. Son cerveau était
irrigué de sang coréen de mauvaise qualité, qui s’auto renouvelait en
permanence. En résultaient de constantes sautes d’humeur qui faisaient de lui
un être absolument ingérable. Mais Moussa était le dealer et Muhe son client.
08
- « Léo ? ».
- « Oui, chérie, c’est moi ».
- « Le code ? ».
- « Gibraltar S6 Parapluie ».
Un dépôt de salive au réceptacle de contrôle des entrées et
la baie vitrée s’ouvrit pour le laisser passer.
La vue sur Paris depuis le living de Simone était étonnante.
Les cheminées fumantes du onzième arrondissement, la Seine engorgée de navires
de toutes tailles, les métros zébrant le ciel de la capitale, les affiches
volantes, les flux de la cité étaient étourdissants depuis ce soixante deuxième
étage. Simone était là à l’accueillir. Elle était belle. Il l’aimait, se courba
et lui baisa la main.
09
« Je viens pour l’armure » livra Obga au vieil
homme à roulettes. « Suivez moi… ». Ogba sentit l’œil des caméras le
pister jusqu’au bureau du patineur ridé. « assoyez vous, je vous en
prie ». L’endroit, petit, sombre, baignait dans une lueur bleue. Un banc
de vieux Macintosh tapissait le fond de la pièce. Le bureau, en bois, était
encombré de sacs plastiques puants. Le tout dégageait une odeur de chien sale.
Deux, parfois trois nano-droïdes volants naviguaient dans cet espace réduit.
10
« Alooors ? » émit Moussa dans un soupir de
pompe biomécanique.
« Tout est OK, ça part demain de Tel Aviv ».
11
« T’as l’air crevé Léo » dit Simone.
12
L’Europe et son travail nocturne généralisé avait permis
d’être raccord avec les fuseaux horaires asiatiques. Le monde fonctionnait ainsi
désormais. A chaque continent sa fonction : l’Europe et ses vieux
consommaient, les USA batardisés développaient, les jaunes commercialisaient et
l’Afrique fabriquait. A Gibraltar, on pouvait en un instant passer de minuit à
huit heures du matin. La Méditerranée était coupée en deux. Le Taylorisme
devenait géographique. Quand ceux du nord passaient la journée à roupiller, les
Africains exécutaient les commandes. L’Asie d’il y a soixante ans n’existait
plus. Les usines avaient déménagé vers le nord du Sahel et sur les cotes, à
proximité des terminaux d’export. Quelle serait la prochaine mutation ?
Personne ne savait, mais pour le moment, c’était ainsi et, en fait, chacun y
trouvait son compte. Pour le moment.
13
Les murs du bureau souterrain tremblaient sous les saccades
du hip hop des Grands Lacs. Crier était le moindre des efforts à fournir pour
espérer se faire entendre de Moussa. Muhe gueula : « LE CHARGEMENT
EST SUR LA FIN. Le cargo appareille DEMAIN DE TELAVIV, il sera à Gennevilliers
DANS HUIT JOURS ». « …
Parfait… J’ai eu le laaabo tout à l’heure, ils sont àaa fond. La compagnie s’engraisse. On vaaa continuer à
recruter dans le désert pour tenir la cadence. Nos petites oies blanches
vont toutes pouvoir s’endormir comme des carpes… Ch’te jure… Caaa m’enrichit…
Je les emmerde graaave… Et… J’aaadore ça… Tsssheet ! » Eructa la moitié de
robot noir, sorte de Dark Vador du deal.
14
Un, deux, trois étages, et autant de portes, Ogba suivait
d’un pas rapide le vieux à roulettes dans le dédale de couloirs sombres du sous-sol
insalubre de sa boutique merdique. La dernière salle s’illumina à leur arrivée.
Quelques rats clairvoyants en profitèrent pour se faire la malle. « Voilà,
ici on est au calme ». Dit il en refermant la lourde porte métallique qui
bloqua net le nano-droïde suiveur. Les contours d’une grande cave sans âge ni
âme se dessinèrent sous les lueurs de diodes blanches infestées de toiles
d’araignées, et livraient aux yeux éblouis d’Ogba un amoncellement de systèmes
électroniques indescriptibles. Sur les murs, des étagères remplies de cartons,
de paquets ouverts, de fils électriques débordants et boites de conserve
éventrées. Punaisées ici et là, de vieilles affiches publicitaires vantant les
mérites de telle ou telle destination de vacances plus ou moins exotiques. Cap
Nord, Cashmere, Mer noire, Venezuela… La climatisation se mit en marche. Plus
au fond, des mannequins en pied mais sans tête, puis, une sorte de cabine
téléphonique du siècle dernier, dont l’intérieur était baigné de lueur verte.
15
« Eteins la lumière ! On va nous voir. Suis-moi ».
Leurs mains se joignirent et ils se retrouvèrent dans le cagibi, coincés entre
le robot domestique agrée mais éteint et les paires de chaussures de Simone. C’était
dans ce minuscule espace, encombré et obscur, qu’ils pouvaient s’embrasser,
nouer leur langue, dans une même envie d’union buccale et de partage d’odeurs
corporelles. Depuis trente ans, il était en Europe, interdit de s’embrasser et
évidemment plus. Du moins, entre deux personnes non mariées. Deux personnes
montrant des signes d’affection sans posséder de tatouages d’alliances
électroniques étaient passibles d’électrocution à distance. Officiellement le
cagibi de Simone, bien que blindé, n’existait pas. Une chance, et un inconfort.
Ils n’avaient jamais baisé que debout, et dans le noir.
16
Paris grésillait, transpirait, mais était régulé. Déjà onze
heures du soir et le thermomètre stagnait désespérément sur trente neuf degrés.
L’activité battait son plein, les bureaux bourdonnaient. La mise en conformité
se faisait au fur et à mesure avec le Plan Mondial de Développement Durable
Approuvé (PMDDA). Lequel avait en plus évidemment pris du retard avec le
planning initial. Avenues et boulevards étaient pour là plupart consacrés aux
déplacements non motorisés ou sinon collectifs. Les voies aériennes dédiées aux
véhicules particuliers et les sous sols laissés au reste, au tout venant.
Animaux, pauvres et services divers. Le tout s’étageait à présent sur un peu
plus de cinquante niveaux d’accès public. Les secteurs historiques étaient par
décret toujours préservés, bien que, pour d’évidentes raisons économiques Notre
Dame et le Sacré Cœur, la Tour Eiffel et les gratte-ciels début du siècle étaient
à présent infestés de méga panneaux à led et écrans plasma.
17
Moussa, malgré toutes les critiques que l’on pouvait faire
de lui, était du genre malin. Elevé dans les guettos de Lyon, habitué des
prisons d’outre mer, formé par les bas fonds, il était fondamentalement un
malfrat. Grand, lourd, massif, noir, élégant, plein d’humour mais handicapé.
Lors du Reverse day, le jour de la bascule européenne travail nocturne - repos diurne, il flaira l’idée que les gens auraient besoin
d’une aide dans leur bascule biologique. Il ne s’agissait pas d’un vulgaire
jetlag de retour de vacances, mais bel et bien du bouleversement profond de
l’horloge biologique de sept cent millions de personnes. Les enfants suivaient
leur cours de vingt et une heures à cinq heures du matin, les employés, cadres,
commerçants, l’administration, en fait tout un continent devait s’habituait à
l’idée que le coucher de soleil allait signifier à tous l’heure de partir au
charbon. Au début, les forces allaient forcément manquaient à tous. Le nombre
de suicide dans cette année 2053 ne fut d’ailleurs même pas rendu public. Il
s’agissait d’un chiffre totalement obscène et longtemps gardé secret. Alors
Moussa intervint.
18
« D’où venez-vous ? » s’enquit le vieil
Hector. « Addis Abbeba. Je vous ai mailé une demande de protocole la
semaine dernière. J’ai reçu votre réponse positive, c’est pourquoi je suis ici
aujourd’hui ». « Rappelez moi
votre format cher… ? » « Ogba ». Le Serguei Games Store
était se que l’on appelle une façade fantôme. Ogba n’avait pas fait tout le
voyage pour ramener des jeux vidéos. Non. Mais une armure. Une armure, de nos
jours, consistait en fait en une modification génétique permettant de devenir
totalement transparent et invisible aux multiples contrôles quotidiens imposés
par les états, entreprises, et autres substituts du pouvoir contemporain. Bien
sur la prestation était hors de prix, évidemment elle était illégale. Mais oh
combien avantageuse. Le vieillard possédait une expertise rare et savait faire
valoir ses services. « Mon format ? »
« N 04, pour les détails, tout est sur la fiche » Répondit Ogba
dégoulinant, fébrile, anxieux et impatient.
19
Ses mains s’en allèrent aux chairs intimes de Simone. Leur
petite cellule annonçait la liberté. De mot point. Des sens, juste. Il commençait
à la connaître, elle par la même. A mesure, sa géographie se dévoilait telle
une baie où fleurait bon l’abri. Elle aimait les caresses et se laissait
submerger par la douceur de la peau cent pour cent naturelle de Léo. Ondulés,
fins, noirs, longs et soyeux, ses cheveux s’emmêlèrent sous les doigts
d’araignées. Ses yeux, d’un vif trait tracé, couleur lagon et encore plus
profond qu’un abysse, disparurent sous de fines paupières, conquise à l’effet
d’une impatiente béatitude. Son, ses mamelons, allèrent pointer jusqu’à
l’acier. Sa nuque frémit, sa colonne se raidit à la douceur des paumes, elle se
contractait en s’abandonnant, son désir gonflait, son envie perlait. Ses fesses
courbes comme une antique 2CV Citroën, son museau de constante effrontée admit l’abandon et toute entière elle
se laissa aller au plus sauvage des rodéos. Blanche mais racée, batarde
inavouée, ainsi joui Simone, au soixante deuxième étage de la rue Sedaine du
onzième arrondissement du soixante quinze élargi. Dans un cagibi minuscule,
entre un robot ménager agréablement déconnecté et une pile de pulls d’hiver qui
ne viendrait plus.
Vous savez, en voyage, à l'étranger, lorsque vous arrivez pour louer une chambre dans un hotel ou guesthouse, on vous demande de signer un registre en indiquant votre nom, nationalité et temps d'occupation. Vous pouvez ainsi constater que le monde entier est déjà venu dans votre chambre !
Et bien, pourquoi ne pas transposer cela pour les occupants d'habitations privées ?
Lors de la construction de la maison ou de l'appartement, un petit tiroir spécialement conçu pourrait abriter un cahier destiné à témoigner dans le temps de qui furent les occupants d'un même lieu. Chaque nouvel occupant inscrirait qui il est, ce qu'il fait, si c'est une famille, et l'époque dans laquelle il vit. Un témoignage se créerait ainsi au fil du temps, des décennies et pourquoi pas des siècles, de qui habitait avant, là, à l'endroit où j'habite. Des roturiers, de jeunes couples, une famille d'aristos déchus, des expatriés italiens, de vieux retraités, un banquier, un pompier, un serial killer, une danseuse de cirque.
Pas forcément un journal de bord, mais juste un carnet, un carnet d'habitation, un peu caché, comme le secret de la maison, mais au moins savoir qui, combien, quoi. Juste comme ça, un geste gratuit, pour le futur, pour l'histoire.