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16/08/2008

Small Sister

01

 

Déjà une demi-heure qu’il attendait. « Les contrôles peuvent prendre beaucoup de temps ici » dit son voisin d’attente, d’une voix monocorde. Bzzzzzit. Le scanner s’activa encore. Ogba continuait de transpirer. L’humidité de l’air augmentait encore. Une fournaise doublée d’une étuve. Soudain, la petite diode devint verte, et d’un coup, sans bruit, la porte s’ouvrit.

Une jeune femme lasse, en combinaison noire, lui fit signe de passer le sas. Lui ordonna de s’immobiliser devant elle. « Ouvrez la bouche, senior » dit la frêle vigile de seize ans à peine. Ogba, mâchoires ouvertes, se fit déposer par la fillette un minuscule buvard électronique. « Avalez, déglutissez » commanda t’elle. Sur l’écran à ses cotés, elle put vérifier la lente progression du mouchard dans le corps d’Ogba. « C’est fait, bonne visite et passez une agréable journée Misieur ».

 

02

 

Le secteur Etoile / Champs-Elysées était devenu uniquement piéton. De fait, la surveillance s’en trouvait accrue. Muhe arriva par le sas 8/47. La place de l’Etoile était noire de monde. Mais silencieuse. Depuis la construction d’une des principales entrées de la ville souterraine au pied de l’Arc de Triomphe et l’ouverture d’une gare intermodale, l’endroit avait déjà connu douze attentats suicides et deux attaques biologiques. Le quartier était constamment survolé de nanodrones de détection intégrée et parsemé de check points draconiens. Muhe le savait, en était saoulé et blasé, mais devait y passer chaque jour. Son dealer avait ses bureaux sous la Seine, niveau –12, bloc 445 ouest, et il était hors de question de ne pas lui faire un debrieffing quotidien, et de visu. Les réseaux étaient devenus de vrais passoires.

 

03

 

Ogba arriva enfin dans le centre commercial. Un panneau volant le rassura en indiquant « Silicium Elyseum Market ». Il espérait y trouver ce pourquoi il avait fait tout ce putain de voyage. L’indic lui avait bien dit, «  le système est très au point, mais il n’y a aucune vente à distance, tu comprends bien, c’est du sur-mesure et évidemment, ça doit rester discret, alors… ». Des magasins d’électroniques, indiens, chinois, brésiliens, de plus en plus aussi de viet et de thai, des bureaux de change trafiqués, des restos, des chaînes de massages érotiques, des club, des automates indicateurs, des flics en civil, des putes multicartes, des travs, des dealers. Bref, la faune habituelle.

 

04

 

La nuit tombait sur Paris. Il était déjà 17h. Les moustiques allaient arriver. Dehors, les piétons remontaient leur capuche. Les fenêtres des immeubles de la rue de la Roquette se paraient de leurs traditionnelles moustiquaires. Sur le trottoir les lampions s’allumaient. Le vent faisait virevolter les détritus de la journée et n’arrivait pas à apporter un peu de frais à cette satanée chaleur. Les néons grésillaient, les écrans s’allumaient, les rames de métro aérien se faisaient plus nombreuses sur le toit des immeubles. Les gens partaient travailler. Léopold remonta la rue en se frayant un chemin parmi les vélos, poussepousses, mendiants, poubelles, chats, chiens, gamins errants pour arriver devant la résidence de Simone.

 

05

 

Cela faisait maintenant presque cinq ans jour pour jour que le commandement européen avait pris la décision d’inverser le rythme biologique. Les gens sortaient et travaillaient la nuit, se reposaient et dormaient la journée. La productivité avait, en quelques années seulement, fait un bond considérable. La température du plein jour n’était plus supportable. La lumière trop aveuglante, les accidents trop nombreux. Perte de connaissance, agressivité, aveuglement, déshydratation. La décision avait été prise un jour de novembre, au nord de la Norvège, là où la commission européenne avait désormais installé son quartier général.

 

06

 

Au bout d’une impasse, une devanture indiquait en lettres électroluminescentes « Serguei Games Store ». Il y était. Un chien trafiqué le renifla quant il franchit le seuil, lécha avec envie ses Nike chinoises et reparti devant son écran. Un petit homme en blouse blanche et monté sur rollerblade s’approcha. « Bonjour, je suis Hector ». Ogba le suivi.

 

07

 

Muhe s’engagea dans l’ascenseur géant, lequel dix secondes plus tard le déposa au niveau –12. Il descendit dans la bousculade, héla un taxi, lui indiqua l’adresse et dix minutes plus tard salua son dealer. Moussa était grand et peu engageant. Un colosse en costume noir et système respiratoire assorti. Sa sixième overdose lui avait été quasi fatale. Il fonctionnait depuis sous assistance artificielle. Son cerveau était irrigué de sang coréen de mauvaise qualité, qui s’auto renouvelait en permanence. En résultaient de constantes sautes d’humeur qui faisaient de lui un être absolument ingérable. Mais Moussa était le dealer et Muhe son client.

 

 08

 

- « Léo ? ».

- « Oui, chérie, c’est moi ».

- « Le code ? ».

- «  Gibraltar S6 Parapluie ».

Un dépôt de salive au réceptacle de contrôle des entrées et la baie vitrée s’ouvrit pour le laisser passer.

La vue sur Paris depuis le living de Simone était étonnante. Les cheminées fumantes du onzième arrondissement, la Seine engorgée de navires de toutes tailles, les métros zébrant le ciel de la capitale, les affiches volantes, les flux de la cité étaient étourdissants depuis ce soixante deuxième étage. Simone était là à l’accueillir. Elle était belle. Il l’aimait, se courba et lui baisa la main.

 

09

 

« Je viens pour l’armure » livra Obga au vieil homme à roulettes. « Suivez moi… ». Ogba sentit l’œil des caméras le pister jusqu’au bureau du patineur ridé. « assoyez vous, je vous en prie ». L’endroit, petit, sombre, baignait dans une lueur bleue. Un banc de vieux Macintosh tapissait le fond de la pièce. Le bureau, en bois, était encombré de sacs plastiques puants. Le tout dégageait une odeur de chien sale. Deux, parfois trois nano-droïdes volants naviguaient dans cet espace réduit. 

 

10

 

« Alooors ? » émit Moussa dans un soupir de pompe biomécanique.

« Tout est OK, ça part demain de Tel Aviv ».

 

11

 

« T’as l’air crevé Léo » dit Simone.

 

12

 

L’Europe et son travail nocturne généralisé avait permis d’être raccord avec les fuseaux horaires asiatiques. Le monde fonctionnait ainsi désormais. A chaque continent sa fonction : l’Europe et ses vieux consommaient, les USA batardisés développaient, les jaunes commercialisaient et l’Afrique fabriquait. A Gibraltar, on pouvait en un instant passer de minuit à huit heures du matin. La Méditerranée était coupée en deux. Le Taylorisme devenait géographique. Quand ceux du nord passaient la journée à roupiller, les Africains exécutaient les commandes. L’Asie d’il y a soixante ans n’existait plus. Les usines avaient déménagé vers le nord du Sahel et sur les cotes, à proximité des terminaux d’export. Quelle serait la prochaine mutation ? Personne ne savait, mais pour le moment, c’était ainsi et, en fait, chacun y trouvait son compte. Pour le moment.

 

13

 

Les murs du bureau souterrain tremblaient sous les saccades du hip hop des Grands Lacs. Crier était le moindre des efforts à fournir pour espérer se faire entendre de Moussa. Muhe gueula : « LE CHARGEMENT EST SUR LA FIN. Le cargo appareille DEMAIN DE TELAVIV, il sera à Gennevilliers DANS HUIT JOURS ». « … Parfait… J’ai eu le laaabo tout à l’heure, ils sont àaa fond. La compagnie s’engraisse. On vaaa continuer à recruter dans le désert pour tenir la cadence. Nos petites oies blanches vont toutes pouvoir s’endormir comme des carpes… Ch’te jure… Caaa m’enrichit… Je les emmerde graaave… Et… J’aaadore ça… Tsssheet ! » Eructa la moitié de robot noir, sorte de Dark Vador du deal.

 

14

 

Un, deux, trois étages, et autant de portes, Ogba suivait d’un pas rapide le vieux à roulettes dans le dédale de couloirs sombres du sous-sol insalubre de sa boutique merdique. La dernière salle s’illumina à leur arrivée. Quelques rats clairvoyants en profitèrent pour se faire la malle. « Voilà, ici on est au calme ». Dit il en refermant la lourde porte métallique qui bloqua net le nano-droïde suiveur. Les contours d’une grande cave sans âge ni âme se dessinèrent sous les lueurs de diodes blanches infestées de toiles d’araignées, et livraient aux yeux éblouis d’Ogba un amoncellement de systèmes électroniques indescriptibles. Sur les murs, des étagères remplies de cartons, de paquets ouverts, de fils électriques débordants et boites de conserve éventrées. Punaisées ici et là, de vieilles affiches publicitaires vantant les mérites de telle ou telle destination de vacances plus ou moins exotiques. Cap Nord, Cashmere, Mer noire, Venezuela… La climatisation se mit en marche. Plus au fond, des mannequins en pied mais sans tête, puis, une sorte de cabine téléphonique du siècle dernier, dont l’intérieur était baigné de lueur verte.

 

15

 

« Eteins la lumière ! On va nous voir. Suis-moi ». Leurs mains se joignirent et ils se retrouvèrent dans le cagibi, coincés entre le robot domestique agrée mais éteint et les paires de chaussures de Simone. C’était dans ce minuscule espace, encombré et obscur, qu’ils pouvaient s’embrasser, nouer leur langue, dans une même envie d’union buccale et de partage d’odeurs corporelles. Depuis trente ans, il était en Europe, interdit de s’embrasser et évidemment plus. Du moins, entre deux personnes non mariées. Deux personnes montrant des signes d’affection sans posséder de tatouages d’alliances électroniques étaient passibles d’électrocution à distance. Officiellement le cagibi de Simone, bien que blindé, n’existait pas. Une chance, et un inconfort. Ils n’avaient jamais baisé que debout, et dans le noir.

 

16

 

Paris grésillait, transpirait, mais était régulé. Déjà onze heures du soir et le thermomètre stagnait désespérément sur trente neuf degrés. L’activité battait son plein, les bureaux bourdonnaient. La mise en conformité se faisait au fur et à mesure avec le Plan Mondial de Développement Durable Approuvé (PMDDA). Lequel avait en plus évidemment pris du retard avec le planning initial. Avenues et boulevards étaient pour là plupart consacrés aux déplacements non motorisés ou sinon collectifs. Les voies aériennes dédiées aux véhicules particuliers et les sous sols laissés au reste, au tout venant. Animaux, pauvres et services divers. Le tout s’étageait à présent sur un peu plus de cinquante niveaux d’accès public. Les secteurs historiques étaient par décret toujours préservés, bien que, pour d’évidentes raisons économiques Notre Dame et le Sacré Cœur, la Tour Eiffel et les gratte-ciels début du siècle étaient à présent infestés de méga panneaux à led et écrans plasma.

 

17

 

Moussa, malgré toutes les critiques que l’on pouvait faire de lui, était du genre malin. Elevé dans les guettos de Lyon, habitué des prisons d’outre mer, formé par les bas fonds, il était fondamentalement un malfrat. Grand, lourd, massif, noir, élégant, plein d’humour mais handicapé. Lors du Reverse day, le jour de la bascule européenne travail nocturne - repos diurne, il flaira l’idée que les gens auraient besoin d’une aide dans leur bascule biologique. Il ne s’agissait pas d’un vulgaire jetlag de retour de vacances, mais bel et bien du bouleversement profond de l’horloge biologique de sept cent millions de personnes. Les enfants suivaient leur cours de vingt et une heures à cinq heures du matin, les employés, cadres, commerçants, l’administration, en fait tout un continent devait s’habituait à l’idée que le coucher de soleil allait signifier à tous l’heure de partir au charbon. Au début, les forces allaient forcément manquaient à tous. Le nombre de suicide dans cette année 2053 ne fut d’ailleurs même pas rendu public. Il s’agissait d’un chiffre totalement obscène et longtemps gardé secret. Alors Moussa intervint.

 

18

 

« D’où venez-vous ? » s’enquit le vieil Hector. « Addis Abbeba. Je vous ai mailé une demande de protocole la semaine dernière. J’ai reçu votre réponse positive, c’est pourquoi je suis ici aujourd’hui ».  « Rappelez moi votre format cher… ? » « Ogba ». Le Serguei Games Store était se que l’on appelle une façade fantôme. Ogba n’avait pas fait tout le voyage pour ramener des jeux vidéos. Non. Mais une armure. Une armure, de nos jours, consistait en fait en une modification génétique permettant de devenir totalement transparent et invisible aux multiples contrôles quotidiens imposés par les états, entreprises, et autres substituts du pouvoir contemporain. Bien sur la prestation était hors de prix, évidemment elle était illégale. Mais oh combien avantageuse. Le vieillard possédait une expertise rare et savait faire valoir ses services.  « Mon format ? » « N 04, pour les détails, tout est sur la fiche » Répondit Ogba dégoulinant, fébrile, anxieux et impatient.

 

19

 

Ses mains s’en allèrent aux chairs intimes de Simone. Leur petite cellule annonçait la liberté. De mot point. Des sens, juste. Il commençait à la connaître, elle par la même. A mesure, sa géographie se dévoilait telle une baie où fleurait bon l’abri. Elle aimait les caresses et se laissait submerger par la douceur de la peau cent pour cent naturelle de Léo. Ondulés, fins, noirs, longs et soyeux, ses cheveux s’emmêlèrent sous les doigts d’araignées. Ses yeux, d’un vif trait tracé, couleur lagon et encore plus profond qu’un abysse, disparurent sous de fines paupières, conquise à l’effet d’une impatiente béatitude. Son, ses mamelons, allèrent pointer jusqu’à l’acier. Sa nuque frémit, sa colonne se raidit à la douceur des paumes, elle se contractait en s’abandonnant, son désir gonflait, son envie perlait. Ses fesses courbes comme une antique 2CV Citroën, son museau de constante effrontée admit l’abandon et toute entière elle se laissa aller au plus sauvage des rodéos. Blanche mais racée, batarde inavouée, ainsi joui Simone, au soixante deuxième étage de la rue Sedaine du onzième arrondissement du soixante quinze élargi. Dans un cagibi minuscule, entre un robot ménager agréablement déconnecté et une pile de pulls d’hiver qui ne viendrait plus.


TT9

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